De Shoptalk à GITEX Europe : l’IA entre dans son âge opérationnel
Par Thomas Gayet, Head of Innovation chez SQLI.
L’IA était partout. Sur les stands, dans les conférences, dans les démonstrations, dans les robots, dans les moteurs de recherche, dans les outils de développement, dans les plateformes cloud, dans les solutions retail, dans les miroirs connectés, dans les interfaces de travail et même dans les promesses de souveraineté européenne.
Mais ce n’est probablement pas le principal enseignement des grands salons technologiques de ce premier semestre 2026. Le vrai sujet est ailleurs.
Ce qui ressort de Shoptalk Europe, VivaTech, GITEX Europe, Microsoft Build, Google I/O, Apple WWDC et IBM Think, ce n’est pas seulement l’omniprésence de l’intelligence artificielle. C’est le fait que l’IA change progressivement de statut.
Elle n’est plus uniquement une technologie que l’on teste, que l’on ajoute à une roadmap innovation ou que l’on présente dans une démonstration. Elle devient une couche d’orchestration qui s’insère dans les produits, les services, les opérations internes, les parcours clients, les systèmes d’information et, de plus en plus, dans le monde physique.
La question n’est donc plus vraiment de savoir où utiliser l’IA. Elle est plutôt de comprendre comment l’intégrer durablement dans les processus, les plateformes et les modèles opérationnels des entreprises pour créer de la valeur à grande échelle. Et c’est précisément là que les choses deviennent intéressantes.
Des salons différents, mais une même bascule
Chaque événement avait sa propre tonalité.
Enfin, les grands événements technologiques des plateformes Microsoft Build, Google I/O, Apple WWDC et IBM Think montrent que la bataille ne se joue plus uniquement sur les modèles. Elle se déplace vers les agents, les moteurs de recherche, les environnements de développement, les devices, les paniers d’achat, les outils de travail et la gouvernance.
Autrement dit, l’IA n’est plus seulement un sujet d’innovation, elle devient un sujet d’architecture.
De l’expérimentation à l’intégration
Pendant deux ans, beaucoup d’entreprises ont expérimenté l’IA générative à travers des POC, des copilotes internes, des assistants métiers ou des cas d’usage isolés.
Cette phase était nécessaire.
Elle a permis de comprendre ce que l’IA pouvait produire, mais aussi ce qu’elle ne savait pas encore faire. Elle a mis en évidence les limites des modèles, les enjeux de qualité des réponses, les risques de sécurité, les problèmes d’adoption et la difficulté à mesurer une réelle valeur business.
Mais les salons de 2026 montrent que nous entrons dans une autre phase.
Le sujet n’est plus de faire une démonstration convaincante. Le sujet est de savoir si l’IA peut tenir dans la durée, s’intégrer aux systèmes existants, respecter les contraintes de sécurité, s’appuyer sur des données fiables, produire un impact mesurable et être adoptée par les équipes.
Dans le retail, cette évolution est particulièrement visible. Les acteurs les plus matures ne parlent plus seulement d’IA générative. Ils parlent de données produits, de stocks, de prix, de contenus, de commerce unifié, de performance visuelle, d’automatisation des opérations et de cohérence omnicanale.
C’est un point important : l’IA remet en lumière des sujets que certaines entreprises considéraient parfois comme moins visibles ou moins innovants.
La donnée, les référentiels, les APIs, la gouvernance, l’urbanisation du système d’information ou la qualité des contenus redeviennent centraux. Non pas parce que ces sujets sont nouveaux, mais parce que l’IA les rend incontournables.
L’IA ne corrige pas une donnée fragile, elle l’amplifie.
Le GEO : la visibilité des marques change de terrain
L’un des signaux les plus intéressants observés cette année concerne la montée du GEO, le Generative Engine Optimization.
Pendant plus de vingt ans, les marques ont appris à travailler leur visibilité dans les moteurs de recherche. Elles ont optimisé leurs contenus, leurs pages, leurs mots-clés, leur autorité, leurs performances techniques et leur présence sur les plateformes. Mais une nouvelle couche d’intermédiation apparaît.
Les consommateurs ne cherchent plus uniquement dans Google. Ils interrogent ChatGPT, Gemini, Perplexity, Copilot ou d’autres assistants IA. Ils attendent moins une liste de liens qu’une réponse, une recommandation, une comparaison ou une synthèse.
Dans ce contexte, la question n’est plus seulement : est-ce que ma marque ressort dans les résultats de recherche ?
La question devient : est-ce que mon offre est comprise, citée et recommandée par les IA ?
C’est un changement profond.Le GEO ne remplace pas le SEO. Il le prolonge et le déplace. Il oblige les marques à penser leur visibilité non plus seulement pour des moteurs qui indexent des pages, mais pour des systèmes qui interprètent, résument et recommandent.
Cette tendance était visible à travers plusieurs acteurs. Profound se positionne sur l’optimisation de la visibilité des marques dans les moteurs IA, avec des analyses sur des environnements comme ChatGPT, Gemini, Claude, Perplexity, Copilot ou Google AI Overviews. GetMint adresse également ce marché avec une plateforme de monitoring et d’optimisation de la présence des marques dans les réponses générées par l’IA.
Le signal est d’autant plus fort qu’il intéresse désormais les grands acteurs du marketing digital. Adobe a finalisé l’acquisition de Semrush en avril 2026 pour renforcer ses capacités de visibilité de marque, de SEO, de GEO et d’agentic search optimization, dans un contexte où les agents IA deviennent une nouvelle interface entre les consommateurs et les marques. Ce qui se joue ici dépasse largement l’optimisation marketing.
Demain, une marque pourra être bien référencée sur Google, mais devenir beaucoup moins visible dans les réponses générées par les IA. À l’inverse, certaines marques sauront peut-être mieux structurer leurs contenus, leurs données, leurs signaux d’autorité et leur présence externe pour devenir les références privilégiées des agents.
Après le SEO, une nouvelle bataille de visibilité commence.
Google et le commerce agentique
Google I/O 2026 a donné l’un des signaux les plus structurants sur l’évolution du commerce digital.
Avec l’évolution de Search et le lancement du Universal Cart, Google ne se contente plus d’améliorer son moteur de recherche. L’entreprise prépare une expérience d’achat plus intégrée, plus proactive et plus agentique. Universal Cart permet d’ajouter des produits depuis Search, Gemini, YouTube ou Gmail, tout en suivant les prix, les disponibilités, les avantages de paiement ou de fidélité, et même certaines incompatibilités entre produits.
Ce n’est pas simplement un panier amélioré. C’est potentiellement une nouvelle interface entre le consommateur, les marques et les marchands. Une interface capable d’accompagner l’utilisateur dans toute sa réflexion d’achat : découverte, comparaison, arbitrage, alerte, recommandation, puis passage à l’action.
Le commerce digital a longtemps été pensé autour de sites web, d’applications, de marketplaces et de moteurs de recherche. Avec ce type d’annonce, un autre modèle commence à apparaître : celui d’un commerce orchestré par l’IA, où l’utilisateur navigue moins d’un site à l’autre et délègue davantage une partie de son parcours à un assistant.
Cela ne signifie pas que les sites e-commerce vont disparaître, mais leur rôle pourrait évoluer. Ils devront devenir plus lisibles pour les agents, mieux structurés, plus connectés, plus fiables et plus actionnables.
La bataille ne se jouera plus seulement sur l’interface visible par le client. Elle se jouera aussi sur la capacité d’une marque à être comprise, sélectionnée et activée par les systèmes IA qui accompagneront ce client.
IBM Bob : l’IA entre dans le cycle de production logiciel
IBM Think 2026 confirme une autre bascule : l’IA n’est plus seulement un outil d’assistance ponctuelle. Elle devient progressivement un partenaire de travail intégré aux cycles de production.
L’annonce d’IBM Bob illustre bien cette évolution. IBM présente Bob comme une solution de développement logiciel assistée par IA, capable d’accompagner les entreprises sur l’ensemble du cycle de vie applicatif : génération de code, tests, sécurité, déploiement, modernisation et gestion d’applications, y compris dans des environnements modernes et legacy. Là encore, le sujet n’est pas simplement le code.
Le vrai sujet est la capacité à intégrer l’IA dans des environnements d’entreprise complexes, avec des contraintes de sécurité, de conformité, de legacy, de gouvernance et de qualité logicielle. Beaucoup d’outils IA sont impressionnants dans des contextes simples.
La difficulté commence lorsqu’il faut les faire fonctionner dans des systèmes anciens, des architectures hétérogènes, des processus réglementés ou des organisations à grande échelle.
C’est probablement l’une des grandes lignes de fracture à venir : d’un côté, des IA efficaces dans des environnements simples ; de l’autre, des IA capables de s’intégrer dans la complexité réelle des grandes entreprises.
La souveraineté IA devient un sujet d’exécution
GITEX Europe a aussi montré que la souveraineté IA n’est plus seulement un sujet de discours. Elle devient un sujet d’infrastructure, d’hébergement, d’inférence, de coût, de conformité et de contrôle.
Dans ce contexte, Oreus ressort comme un signal particulièrement intéressant. L’acteur se positionne comme un opérateur français d’IA souveraine couvrant l’infrastructure GPU, l’inférence, les agents IA et les environnements conversationnels. Oreus met en avant un cloud GPU souverain opéré en France et en Europe, pensé pour l’entraînement, l’inférence et le calcul intensif.
Ce positionnement répond à une préoccupation de plus en plus forte chez les entreprises : comment bénéficier de la puissance de l’IA générative sans perdre le contrôle sur ses données, ses modèles, ses coûts, ses usages et ses contraintes réglementaires ?
Le partenariat annoncé entre Oreus et LightOn va dans cette direction, avec une offre d’IA générative souveraine, sécurisée et hébergée en France, destinée aux entreprises et institutions françaises.
Ce point est important parce que la souveraineté est souvent abordée de façon trop binaire. Il ne s’agit pas forcément d’opposer les solutions européennes aux hyperscalers américains. Les entreprises utiliseront probablement plusieurs écosystèmes. Mais elles devront savoir ce qu’elles confient, à qui, dans quel cadre, avec quelles dépendances et pour quels usages.
La souveraineté IA ne sera pas seulement une posture, elle deviendra un critère d’architecture.
Robotique et nouvelles interfaces homme-machine
Autre signal fort observé notamment à VivaTech et GITEX Europe : l’IA sort progressivement des interfaces logicielles pour entrer dans le monde physique.
Les robots étaient partout.
Unitree et Agibot ont marqué les esprits avec des démonstrations de robots humanoïdes et quadrupèdes. PAL Robotics présentait TIAGo Pro et KANGAROO Pro. Korben illustrait des cas d’usage plus opérationnels autour des robots de service, pour l’accueil, la livraison, le ménage ou la restauration. Foxconn montrait une approche plus industrielle avec un robot assembleur de racks.
Mais le sujet n’est pas uniquement la robotique. Le sujet est ce que ces robots annoncent : une IA capable de percevoir, décider, manipuler, se déplacer, assister, interagir et agir dans un environnement physique.
Depuis deux ans, l’IA générative a surtout été associée au texte, à l’image, à la vidéo, au code et aux interfaces conversationnelles. Les salons de 2026 montrent autre chose : l’IA commence à s’incarner dans des objets, des machines, des robots et des dispositifs capables d’interagir avec le monde réel.
Certaines démonstrations restent encore expérimentales, mais elles méritent d’être suivies.
Cybercrystall Technology travaille par exemple à donner aux robots un sens du toucher. HABS a présenté une démonstration de Neuro-AI permettant de transmettre une information à un robot humanoïde uniquement via l’activité cérébrale.
La prouesse ne tient pas seulement à l’effet de démonstration. Elle montre surtout que de nouvelles interfaces homme-machine commencent à émerger, au-delà de l’écran, de la voix ou du clavier.
C’est probablement l’un des signaux faibles les plus intéressants.
L’interface de demain ne sera peut-être pas seulement conversationnelle. Elle pourrait devenir plus physique, plus sensorielle, plus contextuelle, voire plus directe.
Ce que ces signaux racontent
Pris séparément, chacun de ces sujets pourrait ressembler à une tendance parmi d’autres : agents IA, GEO, souveraineté, robotique, développement assisté, commerce agentique, plateformes IA.
Mais mis bout à bout, ils racontent une histoire plus large.
L’IA devient une couche d’intermédiation entre les individus, les marques, les outils, les systèmes d’information et le monde physique.
Elle intermédie la recherche d’information avec les moteurs de réponse.
Elle intermédie le commerce avec les paniers intelligents et les agents d’achat.
Elle intermédie le travail avec les copilotes et les agents métiers.
Elle intermédie le développement logiciel avec des assistants capables d’intervenir sur tout le cycle de production.
Elle intermédie les opérations avec des systèmes capables d’automatiser, d’orchestrer et de recommander.
Et demain, elle pourrait aussi interagir beaucoup plus directement avec l’environnement physique à travers les robots et les nouvelles interfaces homme-machine.
C’est cette convergence qui est structurante. Pour les entreprises, cela signifie que l’IA ne peut plus être traitée comme une collection de cas d’usage isolés. Elle doit être pensée comme une évolution progressive de l’architecture numérique de l’organisation.
Cela suppose de clarifier les fondations data, les choix de plateformes, les règles de gouvernance, les dépendances technologiques, les exigences de souveraineté, les modalités d’intégration aux processus métiers et les impacts sur l’expérience client.
Les entreprises qui sauront structurer ces sujets auront probablement un avantage. Non pas parce qu’elles auront testé plus d’outils que les autres, mais parce qu’elles auront compris où l’IA doit réellement s’insérer dans leur modèle opérationnel.
Conclusion : l’IA devient moins visible, donc plus stratégique
Le principal enseignement de ces salons 2026 n’est pas que l’IA est partout, c’est qu’elle commence à devenir moins visible en tant que sujet autonome.
Elle s’intègre dans les moteurs de recherche, les paniers d’achat, les outils de développement, les plateformes cloud, les systèmes d’information, les robots, les interfaces client et les environnements de travail.
Elle disparaît progressivement comme fonctionnalité pour devenir une couche d’orchestration. Et c’est précisément ce qui la rend plus stratégique.
La prochaine étape ne consistera pas à ajouter de l’IA partout. Elle consistera à choisir où elle crée réellement de la valeur, où elle doit être contrôlée, où elle doit rester souveraine, où elle peut être automatisée, où elle doit être supervisée et où elle doit simplement rester invisible.
L’IA entre dans son âge opérationnel.
Reste maintenant à savoir quelles entreprises sauront en faire autre chose qu’une accumulation de démonstrations : un véritable levier d’efficacité, d’expérience et de transformation durable.